Comment devient-on
fétichiste ?
Je ne pense pas que l'on devienne fétichiste, je pense, personnellement,
que tout être humain l'est à différents degrés.
Le refus de la nudité est presque universel. La société
s'est toujours emparée des corps pour les habiller et même
les déformer. La beauté des corps dépend d'un schéma
idéal suivant les ethnies et les époques. Les traitements
correcteurs sont souvent étonnants pour l'œil normatif d'aujourd'hui.
Le mot "fétichisme" vient du portugais "feitiço",
issu du latin "facticius" (artificiel). La même racine
espagnole donne "alfeltar" (farder, parer). Tout ce qu'on
peut imaginer de monstruosités dans la nature donne lieu à
un fétichisme exacerbé : nains, prostituées amputées
ou obèses. La laideur a toujours deux faces : l'une fascinante,
l'autre insupportable.
Dans certaines tribus d'Afrique les femmes sont scarifiées. Dans
d'autres tribus leur crâne est déformé. D'autres
ont les lèvres étirées (les femmes à plateaux).
En Birmanie les femmes se mettent des colliers pour allonger leur cou,
et deviennent des femmes-girafes. En Chine on bandait les pieds des
enfants filles pour qu'elles les conservent de petites tailles. Enfin,
en Europe, les amateurs de femmes aux tailles "encorsetées"
sont des hommes attirés par les femmes immobiles, ligotées.
Ils aiment les voir chaussées de talons très hauts et
vêtues de jupes très serrées. Nous savons quelles
douleurs l'homme subit dans le désir lorsque la femme convoitée
ne lui appartient pas. Le masochiste érotise cette douleur et
en jouit. L'homme sait qu'il ne sortira de la souffrance que dans la
possession. Les femmes ligotées, "encorsetées"
sont la représentation de la femme possédée en
tant que femme. Leurs seins, débordant largement de leur corset,
représentent aussi la mère aux seins lourds. Chacun sait
que la mère est la femme que l'homme possède totalement.
Ainsi, le fétichiste dominant s'arrange avec la douleur qu'il
subit dans le désir.
Où s'arrête le fétichisme et où
commence le sadomasochisme ?
Pour moi la frontière est presque imperceptible.
Les fétichistes et les Sadomasochistes ont une démarche
très proche. Cependant, les fétichistes qui ne possèdent
pas les outils de la réflexion méprisent quelquefois les
sadomasochistes et j'ai vu dans mon entourage un médecin dominateur
traiter les fétichistes de caoutchouteux sur un ton de dégoût.
Dans l'enfermement fétichiste (latex), la transpiration (eau),
et le caoutchouc, matière naturelle, représentent le ventre
maternel. La paix dans un univers où l'homme possède la
toute-puissance de l'enfant. Quand le masochiste se fait ligoter, ou,
quand il se fait écraser le visage par le cul d'une dominatrice,
il cherche à retrouver la volupté du ventre maternel.
Les adeptes de rapports de scatologie et d'urolagnie se font souiller
pour les mêmes raisons. Le fétichiste et le masochiste
sont attirés par un univers qui n'est plus la vie (fureurs, cris,
guerre, peur, souffrance), mais par un lieu de flottement avant la vie,
après la vie : la mort, le cosmos en apesanteur.
Que penses-tu des états où cette pratique
est interdite ?
Je pense que les fétichistes et les sadomasochistes
ont trouvé une façon de canaliser les douleurs et les
violences de la vie quotidienne. Ils apprennent à vivre ainsi
à travers les images et les sensations qu'ils captent pendant
leur enfance et leur adolescence. Ceux qui ne le vivent pas à
l'état ludique et sexuel le vivent de façon morale c'est
à dire en meurtrissant les autres ou en se faisant meurtrir à
travers les guerres et les conflits. Les pays qui interdisent ces pratiques
sont souvent des pays où dictature, tortures, génocides
règnent en Maîtres absolus.
Considères-tu les fétichistes comme des
exhibitionnistes? Et, si oui, acceptent-ils de se montrer à tout
le monde ?
Lorsque Christophe Dechavanne m'a demandé
de réunir des fétichistes français sur son plateau,
j'ai été frappée de voir à quel point ils
étaient difficiles à faire sortir de leur "cocon".
Les fétichistes de l'Europe du Nord sont plus exhibitionnistes.
C'est du reste en Angleterre : Rubber Ball, en Hollande : Europerve
et en Allemagne : Ball Bizarre, que les meilleures soirées sont
organisées. (2000 à 3000 participants en moyenne) Dans
des tenues insensées.
Le fétichisme est aujourd'hui le fruit d'un engouement
particulier. Faut-il voir un phénomène de mode une sortie
de l'ombre de ses adeptes et pourquoi ?
Il y a une vingtaine d'années les fétichistes
se fabriquaient des vêtements simples et des capes en latex. Des
combinaisons qui les enfermaient complètement. Depuis plusieurs
années, des créateurs londoniens, comme Krystina Kitsis
(Ectomorph), plus récemment House of Harlot qui a créé
des femmes-abeilles, Libidex et surtout l'équipe Skin Two; Steve
English à Amsterdam, boutique Demask, et Hellen Shipper inspirée
par l'Egypte antique ont donné un attrait de mode et de couleurs
au fétichisme. Ce sont ces créateurs qui ont attiré
de nouveaux adeptes. Cependant, la mode "normale", accompagnée
de ses accessoires, ses vêtements et de son maquillage, est avant
tout fétichiste. Il y a dans le maquillage un jeu avec l'amour
et la mort. - Thierry Mugler est mon créateur préféré.
Lui et Jean Paul Gautier se sont complètement inspiré
du fétichisme. Leur réussite n'y est pas étrangère,
comme quoi le fétichisme excite dans l'inconscient collectif.
A quoi reconnaît on un fétichiste ?
Certains le sont sans le reconnaître. Lorsque
l'on éprouve une volupté sexuelle à être
enfermé dans un cocon. Ou, au toucher de diverses matières
: soie, latex, plastique, cuir ; on est fétichiste. Mais le fétichiste
est aussi celui qui a peur ou ne peut posséder l'être qu'il
vénère. Alors il substituera à l'objet de son désir,
une paire de bottes, de chaussures, ou, une pantoufle. Lesquelles deviendront
à leur tour objet sexuel. Une école française de
sexologie tient ce propos complètement débile à
savoir : "Il y a pathologie lorsque l'objet du rapport sexuel est
un corps mort (chaussure, paire de bas etc.)" Il n'est pas utile
d'être expert ou visionnaire pour comprendre qu'un individu qui
vit bien son fétichisme et s'en trouve épanoui n'est pas
malade. Ce mot pathologie est déplacé sauf dans des cas
extrêmes, mais cela ne dépend pas d'un sexologue (rarement
psychiatre), mais d'un psychiatre. Ces fétichistes extrêmes
subissent quelquefois une grande souffrance. (la plus part du temps
engendrée par la culpabilité) Ou alors, ils rejettent
leur propre haine vers l'extérieur (fétichiste sadique)
et provoquent la souffrance des autres. Comme le cas d'un jeune homme
que j'ai connu. Qui ne bandait qu'en tondant sa femme (non consentante).
Ou, en se branlant sur des photos de stars tondues. Ces fétichistes
sadiques ne jouent pas dans notre théâtre. Ils le méprisent
plutôt. Ils n'aiment pas le consentement. Ils veulent forcer et
des qu'ils ont réussi, l'objet du supplice ne les intéresse
plus. Ces fétichistes là, (inconscients), sont ceux qui
rient en pensant au personnage de Sacher Masoch dans la Pantoufle de
Sapho : "Félicien Wasilewski est mort, il y a quelques années,
dans ses terres de Pologne. Il avait atteint un grand âge et ne
s'était jamais marié. Ses héritiers découvrirent,
parmi toutes sortes d'objets précieux, un coffret d'ébène
incrusté d'ivoire, où se trouvait une vieille pantoufle
fanée. Le premier étonnement passé, ils s'en amusèrent;
ils n'en parlent jamais qu'en riant".
Comment es-tu devenue Dominatrice ?
Tout naturellement, sans être initiée,
le temps d'un déclic ! Un être d'essence masochiste n'a
pas besoin d'initiation, que cela soit pour les relations dominantes
ou pour les relations dominées. Je le raconte avec plus de précisions
dans mon livre.
Que cherchent les hommes dans une relation avec une dominatrice
?
Vivre leur féminin en le théâtralisant.
Vivre un état voluptueux qui les repose, leur permet de renaître.
Depuis Eve, la femme est l'éternelle coupable, Ils viennent vivre
leur homosexualité en faisant endosser le péché
à la Maîtresse. Très hypocritement ils murmurent
: "Maîtresse, oui, je suce la belle et grosse bite du Black
Master, mais c'est parce que vous me l'avez ordonné, Maîtresse,
et vraiment, pour vous faire plaisir, sans cela...". Ils viennent
pour se faire punir, s'autorisant ainsi à commettre le péché.
Puisqu'il y a punition, il y a autorisation.
Es-tu passée de l'autre coté ?
Absolument, j'y étais avant d'être
dominatrice, mais c'est assez difficile à vivre. Un homme peut
masquer son caractère dominant dans le jeu et s'il se découvre,
c'est pas très important. Le problème avec la femme masochiste,
c'est que les hommes ne sont pas aussi joueurs. Etre dominateurs, pour
certains, cache quelquefois, hélas, un manque grave dans l'affirmation
de leur virilité. Le S-M devient pour eux un prétexte.
Ces individus se prennent très vite au sérieux, perdent
le sens des réalités de 1995 et ils craquent lorsque la
femme masochiste a un caractère dominant.
Comment te fais-tu connaître ?
Je suis suffisamment connue !
Quelles sont tes spécialités ?
En tant que dominatrice, j'aime pratiquement tous
les jeux et je possède toutes les techniques. Dans les soirées,
j'exclue complètement les couples si j'ai le moindre doute sur
le consentement réel de la femme. Ou, si j'ai l'impression que
la femme n'a donné son consentement que parce qu'elle a peur
de perdre l'homme qu'elle aime.
Quels sont les points communs à tous les fétichistes
que tu as rencontrés?
Un amour et une vénération immodérée
pour l'objet ou la matière culte. La recherche d'un autre état
de conscience. Le mysticisme païen.
Comment peut-on être SM dans les pays ou cette pratique
est interdite ?
L'interdiction n'oblige qu'à se cacher.
On ignore toujours ce qu'il se passe sous la couette des couples. Et
nombreux sont les couples, et les individus qui pratiquent le S-M, et,
ou, le fétichisme sans nommer leurs relations.
Quel est ton livre de chevet ?
Je préfère la philosophie, on apprend
souvent en quelques lignes plus que dans un roman et surtout l'on se
conforte sur ce que l'on a découvert dans la méditation.
J'aime Nietzsche, Platon et le Marquis de Sade, chez les contemporains
Gilles Deleuze à sa mort, j'ai eu l'impression de perdre un deuxième
fois mon père. Je lui avais écrit, et, quarante huit heures
après, il me répondait; quelques mots très humains.
J'aime Flaubert et j'ai été plus touchée par la
tentation de Saint Antoine que par Madame de Bovary. J'ai beaucoup lu
Masoch le livre le plus connu est La Vénus à la fourrure,
mais il n'est pas celui que je préfère. Je relis souvent,
L'Errant, La Pêcheuse d'âme, Mardona mère de Dieu.
Parmi les poètes ? Aragon ! "Ce qu'il faut de sanglots pour
un air de guitare" !
Quel est ton film-culte ?
Il est difficile de parler d'un film culte, cela
dépends des acteurs, du metteur en scène, des époques
! Les films qui m'ont marquée ? Un tramway nommé désir
et en général les films d'Elia Kazan. Dracula de Coppola,
vous voyez cela varie beaucoup. Vol au dessus d'un nid de coucou ! J'aime
Jack Nicolson. Les diables de Ken Russel. Au secours ! je le cherche
la cassette car je voudrais revoir les diables de Ken Russel avec Olivier
Reed.
Selon toi, quelle est la qualité principale que
doit avoir un homme ?
Avoir fait un chemin qui lui permette de ne pas
avoir peur pour ses couilles ! Posséder un "ventre maternel".
La qualité principale que
doit avoir une femme ?
Apprendre à vivre rapidement !
Quel trait de caractère tu
détestes le plus ?
Je ne déteste rien chez l'homme,
j'en fuis certains.
Qu'est ce que doit faire un homme pour te séduire
?
Etre intelligent et sensuel.
Quel est l'acte dont tu es la plus
fière ?
Avoir, personnellement, écrit mon livre
en étant autodidacte.
Parallèlement à tes activités de
dominatrice, as-tu une sexualité "normale" ?
Heureusement pour moi, j'ai une sexualité.
Mais qu'appelez vous une sexualité "normale" ?
Si tu étais un animal... quel animal voudrais-tu
être ?
Un serpent femelle !
Une matière...
Du métal !