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Interview Agnès Giard

1/ Comment êtes-vous devenue dominatrice ?
À vingt ans et même avant, J’avais compris que ma sexualité s’épanouissait lorsque je me sentais complètement possédée par un homme, attachée, battue. Cependant, le problème majeur, fut faire comprendre à ces chers petits, que c’était un jeu. Et, qu’en aucun cas, je n’étais prête à devenir une serpillière dans la vie quotidienne. Comment suis-je passée de l’état de "dominée ludique" à l’état de dominatrice, je m’en explique dans mon livre.
Je sortais d’un douloureux divorce, j’étais écrasée par mes responsabilités.
J’avais rencontré un homme sur 3615 Aline, il se prétendait maître. Hélas, au premier geste, je lui ai arraché le fouet des mains et lui disant : « Mais qu’est-ce que tu es nul! Je vais t’apprendre à fouetter! Regarde-toi, tu es pathétique! » Je le tutoyais. Le masque était tombé. Une seconde, il s’agenouilla, s’agrippa à mes escarpins : « Oui, maîtresse, je ne suis qu’une nulle ! Faites de moi votre salope !
Surprise ! Maîtresse, moi ? Moi, qui trouvais déjà si pénible de me battre dans ma vie ! Intriguée, je changeais de pseudonyme. Le lendemain je rencontrais un homme. Dans mon livre : « Mon premier esclave ». Un de mes plus beaux souvenirs. Notre liaison a duré un long moment. Elle s’est terminée par une très grande amitié. Ma vie de maîtresse devenait ma vraie vie.

2/ Pourquoi êtes-vous devenue dominatrice ?
Lorsque je cherchais une relation avec un maître, je le rêvais fort, intelligent, cultivé, plus que moi, et donc qui m’élève intellectuellement. Je cherchais le plaisir sensuel et un vrai Pygmalion. Pas n’importe lequel, il me le fallait indestructible à mes yeux. Or, tous s’évanouissaient comme des tigres de papier. J’en demandais certainement trop.
En revanche, mon premier esclave possédait toutes les qualités que je cherchais chez un homme.
Depuis que je suis dominatrice, j’ai rencontré des hommes avec lesquels j’ai vécu de très belles histoires. Jamais, auparavant, dans ma vie de femme, je n’avais côtoyé d’hommes aussi raffinés. Ils m’ont permis de me réconcilier avec la vie. Je leur dois ma sérénité et plus encore.

3/ Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire un livre
J’ai toujours eu envie d’écrire et de faire du théâtre, une vie compliquée m’en a empêché. Ce n’est que plus tard que j’ai retrouvé ma vie de "théâtreuse" A une époque où je n’avais pas publié, il m’était très facile d’écrire sur des forums de minitel. Ces petits textes retravaillés à l’infini furent mes brouillons. Quand je vis une relation, je suis déjà dans l’écriture.
Passer des forums à la publication chez Gallimard, fut pour moi un travail monstrueux. Un jour mon directeur de collection, m’a dit : « Tu écris du Genet ». Je n’avais pas beaucoup lu Genet. Je m’y suis donc plongée, j’ai aussi lu Genet à travers Sartre et j’ai compris que Genet parlait de la cruauté de la société, mais qu’il ne voulait surtout pas changer cette cruauté, car elle était un moteur à sa créativité. Je m’y suis reconnue. L’écriture est d’ordre masochisme, et c’est dans la créativité menée par la douleur que je me suis également épanouie.
Une question sur la douleur liée la créativité ? C’est dans les périodes de plus grand manque, que Picasso a créé ses plus belles œuvres : « La période bleue ». À l’époque, il crevait de faim et peignait sans lumière un pinceau dans une main, une bougie dans l’autre.

J’ai aussi voulu parlé des hommes masochistes sur un autre ton. Fathy a sans doute été guidée par des gens qui cherchaient à faire des hommes masochistes des pauvres types ivrognes, camés, cintrés. J’ai lu ce livre en partie et je l’ai refermé quand j’ai lu (de mémoire). Qu’elle avait besoin de "se purifier" en s’isolant de temps en temps dans son pays. Il s’agissait donc d’un livre mené par l’ordre moral et Fathy en était l’innocente victime.
Mon livre est certainement plus subversif, car il remet, comme on dit, les pendules à l’heure. Il démontre que chacun de nous peut vivre cette sexualité sans être un malade mental. Et, que nous pouvons mener, par ailleurs, une vie parfaitement équilibrée.
Après la première émission chez Dechavanne, J’ai été victime du sadisme de mon voisinage et j’ai écrit plus de cinq cents pages sur ce sadisme. Ces écrits ressemblaient à un essai. À chaque fois que je subissais une agression psychologique, je la vomissais sur mon écran. Cela m’évitait de devenir violente. J’ai évidemment résumé cela en très peu de lignes sur mon livre. Et, j’ai été délivrée. La méchanceté gratuite ne m’a plus jamais meurtrie.
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4/ Qu’est-ce que cela a changé dans votre vie.
Tout, je suis devenue sereine, j’ai beaucoup lu, écrit dans ce mode de vie, j’ai pansé mes plaies, les douleurs de ma vie.

5/ Vous avez fait partie des premières dominatrices à passer à la TV… Pouvez-vous nous en parler ?
Je ne voulais pas y aller, je l’ai fait pour faire plaisir à des amis exhibes.
Je ne regrette rien car avec ou sans moi, notre sexualité serait sorti du secret.
À l'époque j’avais une boutique de prêt à porter. Il m’arrivait d’emmener un partenaire de jeu, le soir à la boutique. Il devenait la cliente et moi la vendeuse désespérée de ne pouvoir faire de lui une femme élégante. Il fut le seul bon souvenir de cette boutique, tout le reste ne fut qu’inquiétude et travail harassant. À la suite de la première émission, j’ai très vite compris que je pouvais travailler avec beaucoup plus de passion et moins de risques financiers. Notamment dans la télématique, l’audiotel et aujourd’hui sur Internet où ma zone membre fonctionne de mieux en mieux. Je suis donc devenue une sorte d’image de marque, et une marque qui marche. La télévision cherche désormais à nous piéger, nous ridiculiser. Dans ces cas-là, je refuse ce média.

6/ C’est quoi la domination, pour vous ?
Je crois qu’il faut commencer par regarder vivre l’être humain. Regarder ses besoins, ses manies, le regarder enfant et le comparer à l’adulte.
Depuis les temps les plus reculés on constate que l’homme a toujours eu besoin d’idoles. Où les trouve-t-il ?
Dans les religions, les croyances, les vénérations aux dieux. Ou, encore dans la vénération qu’il voue à une star, un sportif, vénération à un être humain. Mais, dans les deux cas, le dieu est inabordable.
Certains idéalisent une femme ou un homme plus accessible. Ils ou elles le travestissent en un dieu. Ils calment, ainsi, leur besoin avec la chimère, le tout est d’y croire le temps de combler leur frustration. D’où le ridicule de la dominatrice ou du dominateur qui se prend trop au sérieux.
L’homme a besoin de cérémonies, de changer de peau, de devenir un autre. Car, force et faiblesse sont deux nourritures indispensables à l’être humain.
À l’ombre du donjon, l’homme vient cacher sa peur d’être reconnu en état de faiblesse, son homosexualité refoulée. Il vit, enfin cette homosexualité avec une femme devenue homme pour la circonstance. L’homme masochiste double tout le monde, car il accuse hypocritement la Maîtresse de lui faire subir, ce qu’en fait, il ordonne implicitement. Tout cela n’est qu’un jeu vécu de façon éphémère, mais sur le moment rien n’est plus sérieux. La porte du donjon refermée, nous devenons des êtres chaosmiques».
Nietzsche dit que l’homme naît chameau devient lion et n’est accompli que lorsqu’il sait redevenir enfant. Pour moi le SM, c’est le "devenir enfant" de l’homme. Et, finalement ce sont les jeux d’enfants qui sont sexualisés et adaptés à l’homme enfant. On joue au docteur, on enfile les affaires de maman, chapeau, chaussures à talons-aiguilles, corset.
Et le donjon devient un parc d’attractions pour enfant adulte.
La dominatrice vit cela comme « La reine d’un jour». C’est aussi une échappée qui lui permet de fuir le monde de la terreur, des larmes et du sang.
Les objets de punitions du pouvoir patriarcal sont castrés puisque le fouet, la canne anglaise, l’humiliation, si longtemps utilisés pour punir dans la vie, offre désormais du plaisir. C’est un pied de nez à notre civilisation.
Du reste, les médias ne s’y trompent pas. Désormais les jeux d’humiliation à la télévision font un tabac, voir "Le maillon faible", là l’homme va combler son besoin de faiblesse, mais il le fait en toute innocence.
Les exemples sont légions. L’homme est prêt à tout pour ne pas se sentir coupable de ce besoin de faiblesse.
L’homme a aussi besoin de transgresser les règles établies. Le SM est une sorte de "Saturnale" moderne. À l’époque, une fois par an on permettait à l'esclave d'être le maître. Et donc, au maître de devenir esclave. On avait déjà compris ce besoin "humain" de retournement.
Les fêtes païennes d’aujourd’hui en sont toujours la preuve : Carnaval, (qui ressemble fort aux fêtes fétichistes), Halloween. Ce qu’il y a d’amusant dans Halloween, c’est que l’on humanise la sorcière. Et donc le diable, la dominatrice par la même occasion. En dédramatisant la présence de la sorcière ou du diable, on décrédibilise le Dieu le Père, car croire en Dieu c’est croire au diable. On prive la société du diable bouc émissaire de tous nos mots. À voir comment l’église se débat contre cette fête. Mais c’est une trop longue histoire à expliquer.
Le SM est un jeu de masques, nombreux sont ceux qui aiment le vivre " encagoulés " ou maquillés. Je crois qu’ils effacent ainsi le visage rendu coupable par la religion. Le fait qu’ils n’aillent pas à la messe ne change rien. Cette culpabilité est ancrée dans nos racines.
L’image du visage coupable, effacé, se retrouve dans l’art : Françis Bacon.
J’ai un partenaire qui depuis des années a le besoin est d’être complément englouti dans le cuir. Je parle de lui sur mon site. Il aime que sa queue soit recouverte de cuir. Comme s’il portait un gode ceinture et de façon à ce que l’on se pose la question : Est-ce une femme qui porte un gode ceinture ? ou est-ce un homme ? En quête permanente de la botte parfaite qui le couvrirait jusqu’au corset, de façon à ce qu’aucune parcelle de sa peau ne soit visible. Cacher l'image du corps mortel et coupable, pour le rendre éternel et à l’abri du corps cadavérique du christ en croix, et donc de toute culpabilité. En vous expliquant cela, j’essaie de sortir un peu des clichés traditionnels, scènes de dressage et autres.
Je sais que je fais hurler, mais pour moi la frontière entre SM et fétichisme est pratiquement imperceptible, mais beaucoup l’ignorent par manque de lectures et de réflexions. A noter que je n’aime pas les initiales SM.
Pourquoi ne pas dire masochiste et masochisant(e) ? Bon, à expliquer une autre fois.


7/ Qu’est-ce que vous aimez dans le SM ?
Ce que je viens de dire plus haut, sortir du cliché traditionnel, j’aime le faste, la cérémonie, les beaux accessoires. Certains sont de véritables œuvres d’art. « Le masochisme prend sa source dans l’œuvre d’art », le fait que les hommes masochistes aiment à se contempler devant la glace n’a rien d’innocent, et même lorsque l’on travestit un homme de façon burlesque, cela peut encore être une œuvre d’art, un tableau.
J’aime le regard de celui que je domine, j’aime la fusion, nous sommes deux et il faut être tous deux en phase pour que le plaisir soit réciproque.

8/ Qu’est-ce que vous détestez ?
Une partie de la nouvelle génération qui est là parce que " ça le fait».
Le fétichisme et le SM servent à la publicité, les plus grands de la mode en usent et en abusent. Ce qui amène, dans notre milieu, des faux-semblants. Ils offrent aux pratiquants une image de " beaufs».
Ces suiveurs de charrettes jugent, ouvrent des tiroirs, créent de nouveaux interdits aussi ridicules qu’inutiles. Et, ils nous donnent des leçons, se méprisent les uns les autres, suivant leurs différentes sexualités plurielles.
C’est une véritable arrivée du racisme à l’intérieur de notre communauté. Ce qui me fait regretter le temps où nous étions cachés.


9/ La relation de domination n'est jamais dégradante ?
Celle qui est dégradante, c’est la relation de domination morale, vécue insidieusement dans la vie de tous les jours, le harcèlement, la domination sadique, certainement pas la domination orgiaque.

10/ Que pensez-vous des personnes qui sont complètement hermétiques au comportement de domination ?
Dans le monde, plus un pays est puritain, intégriste, plus il commet des exactions, des crimes, des viols.
Il faudrait examiner de plus près ces gens qui sont hermétiques ou intolérants au regard de notre sexualité, je suis sûre que l’on trouverait certaines névroses qui les entraînent à mal se conduire dans la vie de tous les jours.
C’est aussi une sorte de guerre de religion. Je m’explique, mêler comme nous le faisons la sexualité à des cérémonies, c’est mêler le sexe et le sacré. Rien n’est plus païen et donc plus intolérable pour la société bien pensante. C’est prôner encore plus haut le bonheur sexuel. Il y a un rapport à la Grande Déesse, aux religions antiques et donc au paganisme.

11/ Dans la relation de domination, est-ce que le langage est important ? (que dites-vous ?)
Le langage est essentiel, la sexualité cérébrale, c’est ce qui nous différencie avec les animaux.
L’homme masochiste est comme un enfant à qui on lit un conte pour lui faire vivre la scène. En général une enfant pauvre rêve de vivre la vie de Cendrillon, de sortir de ses haillons pour devenir une princesse, dans le cas de l’enfant adulte c’est le contraire, l’homme se rêve en haillons, ou encore l’homme se rêve princesse pute, et il préfère la marâtre à Blanche neige.
Ils aiment changer de peau et il est indispensable de leur raconter ce qu’ils vivent pour qu’ils le vivent de façon plus intense encore.
Ils aiment se sentir prisonniers, dépendants, chiens, putains… D’autres préfèrent la douleur appliquée avec une technique sadique. Evidement sans faire entrer le vrai sadisme dans la relation.
Il y a toute une montée du langage indispensable à l’extase que l’on recherche. Il m’est arrivé de voir des hommes éjaculer sans les avoir touché, juste en leur parlant.

12/ Jusqu'où peut-on aller dans le langage ? Et dans les gestes ?
Attention, le langage, est comme le geste. Un geste maladroit, un mot qui n’est pas à sa place et tout ce qui était sublime devient tout à coup d’une grande vulgarité.
Il ne faut pas se tromper. Et savoir prendre au vol les clefs invisibles que vous livre l’homme masochiste.
Tout est autorisé du moment qu’il s’agit de relations entre adultes consentants, hors influence et sans risques pour le dominé.

13/Un conseil ?
A lire impérativement, de Anne Larue en vente sur Internet http://www.talus.be/livres/091.html
"Le Masochisme ou Comment ne pas devenir un suicidé de la société"

Maîtresse Françoise

Auteur de Françoise Maîtresse
Collection lettre érotique de Jean Jacques Pauvert
Ed La Musardine
En vente à la boutique Démonia.

En savoir plus ?
maîtresse-francoise.Com

 

   
   
   

 

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